Diplomatie : une rupture en trompe-l'oeil,

 

par Natalie Nougayrède

 

LE MONDE | 11.08.07 | 13h29    Mis à jour le 11.08.07 | 13h29

 

L'entrevue estivale entre Nicolas Sarkozy et George W. Bush sur la Côte est des Etats-Unis, le président français a choisi de se reposer, relève d'un "coup" médiatique et d'un geste de rapprochement que Jacques Chirac aurait eu, pour sa part, beaucoup de mal à envisager. S'il faut chercher une "rupture" dans la politique étrangère de M. Sarkozy, elle est peut-être tout entière.

 

Non pas que l'équipe du président américain n'aurait pas souhaité une rencontre comparable avec M. Chirac : en début de l'année, la Maison Blanche avait indiqué à l'occupant de l'Elysée qu'il serait le bienvenu outre-Atlantique. Après tout, Paris et Washington coopéraient étroitement depuis des années sur des dossiers comme l'antiterrorisme, le reflux syrien au Liban, ou encore la stabilisation de l'Afghanistan. L'administration Bush ne demandait pas mieux que d'afficher sa capacité à être multilatérale et à travailler avec un allié pas toujours commode. Elle était déjà très consciente de son besoin de redresser une image et une crédibilité mises à mal par les difficultés en Irak.

 

Mais M. Chirac préféra ne pas donner suite. Les aigreurs de la rupture de 2003 sur l'Irak restaient-elles difficiles à surmonter ? Les accents offensifs de la politique américaine à propos de l'Iran agaçaient-ils trop l'Elysée, qui avait l'oeil rivé sur le Liban ? On ne sait. Mais le refus de voyager de M. Chirac ne concerna pas que l'Amérique : il déclina aussi une invitation en Russie de Vladimir Poutine et écarta l'idée d'une tournée au Proche-Orient. Il ne voyait pas bien, au juste, ce qu'il aurait pu dire de nouveau.

 

Place, donc, à Nicolas Sarkozy, dont l'élection a créé de fortes attentes, notamment aux Etats-Unis. L'équipe Bush estime que M. Sarkozy appartient à la même catégorie de "nouveaux leaders européens" qu'Angela Merkel, c'est-à-dire qu'il ne cherchera pas à contrer en toute chose les Etats-Unis sur la scène mondiale. La relation que Nicolas Sarkozy nouera avec Washington pèsera pour beaucoup dans la faculté qu'aura la France, dans les années à venir, de défendre ses intérêts et de peser sur les événements dans les parties de la planète qui, hors Europe, lui importent particulièrement : le Maghreb, les Proche et Moyen-Orient, l'Afrique.

 

C'est d'ailleurs sur le dossier de l'Iran - paradoxalement peu évoqué par Nicolas Sarkozy depuis son arrivée à l'Elysée - que sa diplomatie sera véritablement mise au test, dans les mois à venir. Et cela bien plus que sur des sujets relativement mineurs - même s'ils ont été très médiatisés par l'Elysée - comme l'affaire Betancourt ou la libération des infirmières bulgares en Libye. Alors que Téhéran défie le Conseil de sécurité de l'ONU en poursuivant ses activités nucléaires, la possibilité de frappes américaines reste un scénario que nul ne peut écarter avec certitude, d'autant qu'approche la fin du mandat de M. Bush en 2008.

 

Ajoutons que, sur un autre sujet engageant la sécurité internationale et, au premier chef, l'Alliance atlantique, à savoir la prolongation des opérations militaires occidentales en Afghanistan, la politique de M. Sarkozy n'a pas encore été formulée avec clarté.

 

Pour l'heure, l'action diplomatique du nouveau président français s'est déployée sur deux plans visibles. D'une part, rehausser le profil de la France en Europe après l'effacement provoqué par l'échec du référendum de mai 2005. D'autre part, traiter en urgence deux crises régionales qui affectent directement les intérêts et l'influence de la France dans des régions stratégiques, le Proche-Orient et l'Afrique. Paris tente ainsi de remédier à la crise politique au Liban, pays sont déployées des troupes françaises et l'échéance d'une élection présidentielle, à l'automne, fait craindre de nouvelles violences. Par ailleurs, la France souhaiterait une plus forte implication de la communauté internationale auprès du Tchad et du Darfour.

 

Ces deux dossiers, Liban et Darfour, ont été confiés au nouveau ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner. Mais au fond, plus que d'une "rupture", il s'agit de changements d'inflexion. La France a certes repris langue avec la Syrie, mais pas au niveau ministériel comme l'ont fait d'autres pays européens. Et les contacts établis avec l'Iran pour discuter du Liban se sont inscrits dans la continuité de la politique voulue par M. Chirac. Aussi, l'affichage d'une initiative franco-britannique sur le Darfour n'a-t-elle pas signifié que M. Sarkozy haussait le ton contre Khartoum au point de brandir des menaces de sanctions rapides et sévères. On est, aussi, dans la logique d'un processus de règlement politique par le dialogue, tel que le prônait M. Chirac.

 

Pour compléter le tableau, les premiers contacts entre M. Sarkozy et M. Poutine, au G8 du mois de juin, ont apparemment été sans nuage. La campagne électorale en France avait laissé augurer un ton plus revêche. Certains détails montrent que la position française à l'égard de Moscou s'est certes un peu raidie : Paris a par exemple exprimé sa solidarité à l'égard de Londres, qui réclame l'extradition d'un agent russe accusé de meurtre. Mais en téléphonant en juillet à M. Poutine, à la veille de l'annonce d'un accord entre Total et Gazprom, M. Sarkozy apparaît maladroitement comme le débiteur du chef du Kremlin.

 

C'est cette même volonté de M. Sarkozy de se mettre à tout prix en avant, alors que son rôle dans un dossier n'a pas été exclusif, ni peut-être déterminant, qui a suscité l'irritation de certains partenaires européens, notamment de l'Allemagne. L'épisode des infirmières bulgares a exacerbé ce sentiment. Tout indique que Nicolas Sarkozy s'est mis en tête de voler la vedette à Angela Merkel sur la scène internationale, après que celle-ci eut rondement mené - de l'avis général - ses six mois de présidence de l'Union européenne. La rencontre avec George Bush vise à parachever cette image.

 

Natalie Nougayrède