«11/9», chuchoté
comme un immense secret d’horreur
Pour tous, le 11 Septembre renvoie aux attentats de 2001 : la date est entrée dans l’Histoire.
Par
Claude Lanzmann, directeur de
la revue les Temps modernes, réalisateur
du film Shoah.
QUOTIDIEN : mardi 11 septembre
2007
Le
11 septembre 2001 - le «11/9» - est la litote
extrême. J’ai entendu cette expression
pour la première fois dans
un restaurant japonais de
11/9, cela m’a depuis
été répété, chuchoté de mille façons, comme un immense secret d’horreur et d’inavouable joie devant l’horreur, qui défiait l’énonciation, interdisait le commentaire, condamnait la pensée. 11/9,
grandiose trouvaille qui entrera
dans l’histoire des hommes et restera
à jamais dans
Quelques
jours après le 11 septembre
2001 - qui n’était pas encore le 11/9 -, j’avais survolé, venant du nord,
la côte américaine, dans un ciel bleu clair et net, déchirant de pureté, la baie de Boston et l’aéroport de cette cité marine - Logan Airport - d’où
Mohammed Atta avait lui-même décollé, par une identique glorieuse
matinée, et d’où j’avais moi-même pris l’air tant
de fois.
Il ne faut pas trois
quarts d’heure pour relier
Boston à Newark ou Kennedy,
et je l’imaginais aux commandes de l’appareil dont lui et les autres fous de Dieu s’étaient emparé, fonçant à 900 à l’heure
vers la tour nord qu’il apercevait maintenant, dressée à la pointe de Manhattan, miroitante signature de l’aventure
et du génie humains. Au lieu de se satisfaire
de 11/9, il faut s’interroger, s’étonner sans fin : que se passe-t-il
au dernier instant, à la seconde
ultime, avant que l’avion ne
se change en une tournoyante
boule de feu, oui, que se passe-t-il
dans la tête de ces donneurs de mort qui aiment tellement la mort qu’ils s’immolent eux-mêmes pour provoquer le plus terrifiant carnage ?
J’ai scruté des heures les photographies de Mohammed Atta et de Ziad Jarrah.
Leurs visages lisses et fermés ne livrent
aucune clé, les consignes et mots d’ordre pour les moments qui précèdent
le passage à l’acte rendent tout plus opaque encore : ouvre ton âme et cire tes souliers,
gaine fermement ton slip autour de tes bourses ! On peut ainsi résumer
sans la trahir la monotone, lugubre
et inepte litanie des recommandations dernières. Les 70 vierges
qui attendent au paradis d’Allah les sexes calcinés des suicidés assassins n’énoncent rien d’autre que
le désir honteux et la haine des femmes, en même temps que le désert irrémédiable des civilisations de «frères».
A tous ceux qui, après un pareil crime, un tel meurtre de masse, une catastrophe
qui porte atteinte à l’humanité entière,
se montrent incapables de diriger
sur l’horreur un regard
frontal et s’abritent derrière ce
frivole 11/9, il faut répondre par d’autres chiffres : 11/9 = 3
875 morts, pauvres gens pour la plupart, Portoricains, Mexicains, Chinois, Haïtiens, Jaunes, Juifs et Noirs = la douleur infinie placardée sur d’immenses
panneaux mobiles dans les
rues de New York, avec photographies et avis de recherche désespérés qu’on ne passera
jamais par pertes et
profits comme au meilleur
temps du Savoir absolu. 11/9 : les Américains appelaient cela Ground Zero, ou encore The
Disaster.
Extrait inédit
de Nouvelles Mythologies, ouvrage
collectif sous la direction
de Jérôme Garcin, à paraître jeudi
(Seuil).